BAOBAB: extrait n°1

XIII. « La main invisible »

Rémi se leva à six heures. 
Il prit son temps et une douche honteusement longue, distraite par le désir de Sandianna, qu'il interrompit soudain à la pensée que celle-ci était très attentive aux économies d'eau. 
Il descendit prendre son petit déjeuner à sept heures moins dix, son sac à dos à la main. 
L'hôtel dormait encore. Seul le réceptionniste de nuit, qui avait remplacé celui à qui Rémi avait confié sa moto, et une serveuse donnaient vie à la salle. 
Rémi mangea copieusement sans s'alourdir, il était en pleine forme. 
L'autocar n'était pas de première jeunesse. Il ressemblait au bus d'une vieille ligne dans une ville oubliée après quelques réparations de fortune. 
Le départ eut lieu à neuf heures. Moins de deux heures de retard, c'était un délai honorable. Rémi commençait à avoir le sens du temps qui se dore au soleil. 
La gare routière s'était animée progressivement, agrémentant l'attente du toubab de multiples anecdotes bruyantes et souvent amusantes. 
Quasimodo, la sorcière blonde et les trois fillettes s'étaient installés sur la banquette du fond qui ressemblait à une barque au fond désagrégé. 
Quasimodo avait joué des coudes et de son physique rebutant pour percer le premier l'entrée du véhicule préhistorique et installer sa famille d'emprunt. 
Rémi dans son sillage avait atterri sur un siège percé qui lui faisait comprendre l'inconfort de Louis XIV dont les humeurs mêlées aux odeurs avaient rendus plus méritoires les gains des courtisans. Leur ridicule cynique avait traversé les époques. 
Le bus s'était empli d'un peuple coloré. Il y avait aussi des volailles, des bananes, des étoffes, une chèvre et des bijoux. 
Un parfum subtil et écœurant soutenait un brouhaha permanent qui fluait et refluait comme les questions et les réponses d'un blues cacophonique. 
La sorcière avait dévisagé de son œil mauvais le jeune toubab dont l'air innocent résonnait comme une carapace. Puis elle l'avait ignoré. 
Le bus toussa, cracha et se décida à démarrer. Quelques youyous l'encouragèrent. Les premiers kilomètres ahanèrent au milieu d'une circulation dense. Passés les fourmillements de la ville, l'autocar trouva sa vitesse de croisière, vibrations, brèves accélérations, embardées, coups de freins sporadiques, dégazages rageurs. 
Rémi tentait de se concentrer sur le paysage. Ne pas avoir d'accident tiendrait du miracle, ne pas tomber en panne, de la sorcellerie. 
Derrière lui, les petites filles étaient silencieuses, s'autorisant parfois entre elles un petit signe ou un sourire que Rémi ne pouvait voir. 
Le bus eut un nouveau roulis. Quasimodo grogna. 
- Le boss, il aurait pu autoriser le 4x4 jusque Gao. S'il croit facile de ramener le gibier dans des conditions pareilles. 
- Il veut qu'on se mélange, c'est plus discret, répondit la sorcière. T'as vu les péages entre Kayes et Bamako, c'est la plaie. 
- C'est vrai que les flics, non seulement ils rackettent, mais en plus ils posent des questions. 
- Et t'as l'art de les exciter. 
- J'les supporte pas et tu sais pourquoi! 
- C'est pour ça que le bus, c'est mieux. 
- Ouais ben j'espère qu'ils enverront une bagnole à Gao pour nous emmener au parc, j'ai pas envie d'me payer le taxi-brousse de la dernière fois. T'étais pas là toi! Avec les pannes on a mis la journée, c'est trois fois trop. 
Rémi décantait les propos du couple infernal. Il sentait qu'il avait assez d'éléments, sortes de cailloux blancs pour ne pas perdre les enfants en route et pour informer Sandianna qui pourrait peut-être exploiter ces renseignements. 
Le bus freina brusquement. Quasimodo jura. La porte s'ouvrit. 
- Contrôle papiers, tout le monde descend, cria une voix forte. 
- Tiens-toi à carreau, dit Esméralada à son compagnon. 
Les passagers durent donner chacun mille francs CFA aux policiers. 
Lorsque ce fut le tour de Quasimodo, le policier qui dirigeait le contrôle dit tout haut à son collègue: 
- T'as vu celui-ci, avec sa tête il a pas pu trouver une fille au pays. 
Quasimodo serra son énorme poing, la sorcière lui pinça la cuisse, Quasimodo laissa échapper un rire niais, ils payèrent pour la famille et furent quittes. 
Certains, après avoir donné leur nom, n'eurent pas à payer. 
Rémi eut droit à un régime de faveur. 
- Tu vas où? Dit le policier. 
- A Gao. 
- Faire du tourisme? 
- Je suis médecin. 
- Ah! A l'hôpital? 
- Oui. 
- Visa travail, ça fait deux mille francs. 
- Je suis bénévole. 
- C'est le même tarif. T'as un certificat? 
- Non! 
- Bon! Ça ira pour cette fois. On n'est pas des chiens! 
- Merci! 
-Suivant! 
Rémi avait senti sur lui le regard de la sorcière pendant toute la conversation. Quasimodo aussi l'avait regardé avec l'impression de l'avoir déjà vu, mais la mémorisation n'était pas le fort de l'infirme. La profession déclinée du jeune homme et son calme apparent éteignit l'animosité du couple. 
Ils remontèrent dans le véhicule. Certains étaient déjà entrés. Personne n'avait pis la place de la famille du monstre, ni celle du jeune toubib. 
Rémi enrageait. Il avait dû subir la loi d'un fonctionnaire corrompu et se taire pour ne pas compromettre sa mission. Il savait que malheureusement ce genre d'abus de pouvoir était fréquent ici, comme des chancres sur une terre tellement accueillante. 
Partout sur la planète il y a des hommes qui polluent l'homme. 
Rémi rêvait d'un monde où toute forme d'asservissement s'autodétruirait, où la générosité et la solidarité ne serait pas l'apanage de soi-disant naïfs. 
Comme Salif Traoré, le député, il espérait une vertu à la mondialisation: Qu'elle nivelle un jour les minima sociaux et les droits des plus faibles. Que toute délocalisation devienne une hérésie. Qu'une monnaie unique planétaire empêche toute spéculation artificielle. 
Le capitalisme mondial avait montré sa puissance et ses limites et les politiques planétaires leur incapacité à réguler des mécanismes qui leur échappaient. 
Marx refaisait surface. Il avait enfin pu divorcer du totalitarisme soviétique auquel on l'avait marié de force. 
Keynes avait été dépoussiéré par l'accélération des échanges mondiaux. Pour et contre Adam Smith, Ève était à nouveau visible, la demande n'était plus manipulée par l'offre. 
La toile était devenue l'outil pacifique d'un contre pouvoir humanitaire. Une Organisation Planétaire Alimentaire (ironiquement appelée OPA) avait vu le jour. L'esprit de Gandhi avait ressuscité (celui de l’apôtre non-violent, pas du chastoyant narcissique). Un Gandhi sans nom, juste un pseudo, « l'homme sans ego », anonyme, bénévole puis amovible qui avait créé un système associatif où personne n'avait de pouvoir particulier mais dont l'ensemble constituait une puissance sans égale. 
Le message de dieu, c'était d'affirmer sa présence partout en niant sa propre existence. L'action d'amour dé-personnifiée. 
A l'échelle de l'homme, c'était difficile à réaliser. Jésus avait essayé. Un amour immense, mais porté par un tel charisme que l'homme avait débordé l'action. La volonté de la croix avait tenté d'éliminer l'ego, mais l'icône avait succédé au fantôme. Le message était brouillé. L'homme avait toujours besoin d'idolâtrer et de matérialiser ses idoles. 
L'ordinateur était le vecteur du message de « l'homme sans ego ». Évidemment il y aurait des big-brothers à combattre. 
L'idée de base avait été de prendre le capitalisme à son propre jeu, d'unir les consommateurs de tous les pays par le biais de la toile et de s'appuyer sur un réseau d'interprètes ne négligeant aucune langue sur le globe, de scientifiques, d'informaticiens et de compétences de tout poil. 
Une nouvelle forme d'intelligence sociale était née, il lui faudrait une langue unique, sorte de Babel à l'envers. 
Le but était que l'offre capitaliste motivée par le profit individuel soit maîtrisée par la demande humanitaire motivée par le profit collectif. 
L'OPA était un lobby extrêmement puissant qui obtenait des résultats là où les politiques, les syndicats, les médias ou des associations classiques pataugeaient. Mais l'organisation ne remettait pas en cause les institutions et la démocratie. 
La demande était associée à des exigences, dans les domaines de la décence alimentaire mondiale, de la protection sociale, du respect de l’environnement et des patrimoines, de la fabrication durable et recyclable, etc. Les exigences s'appuyaient au besoin sur le boycott qui, catalysé par les réseaux internet, était une arme redoutable. 
L'ambition n’était pas d’obtenir obligatoirement une société égalitaire, mais une société ou le bien être minimal serait la règle. 
Ainsi, peu importait que la possession bling-bling exista et fut considérée par certains comme un « rêve américain », dans la mesure ou le bien être minimal ou « rêve africain » serait une réalité sur l’ensemble de la planète. 
Ah! Ah! 
Mais en attendant, ah! Ah! En attendant, que dalle du con! 
Il faut travailler plus longtemps parce qu'on vit plus vieux, parce que d'autres le font. Il faut travailler plus parce que sinon on va se faire bouffer par les chinois ou par les indiens. 
La logique économique veut que... 
Ce n'est pas parce qu'il y a des abrutis et des fumiers qui ont intérêt à faire croire ça dans tous les pays du monde qu'on doit les prendre pour des sages! 
J't'en foutrais d'la logique. Logos locos, ça m'rend loquace. 
Robespierre revient, ils sont devenus fous. Hi! Hi! Le monde est un grand Lotus bleu. « Lao Tseu l'a dit, il faut trouver la voie ». La voix? 
Associations d'idées et coqs à l'âne sont les deux mamelles de la pensée. J'ajoute deux mamelles, la musique et la mort, et ça me fait un pis. Oh la vache! C'est ça la vie. Un pis qui laisse pisser son lait sur l'herbe folle et en dessous toutes ces racines qui bataillent et fouraillent dans la glaise et espèrent la lumière pour elles ou leur engeance. 
Décrivez cette image! Laissez filer votre imagination et vous aurez un livre qui va s'écrire tout seul. 
Prétentieux! Tu voudrais avoir inventé l'image bigbang. Le poète absolu, c'est récurrent chez toi! C'était donc ça tout à l'heure! Te prendre pour Jésus Christ ne te suffisait plus, tu voulais Dieu. 
Un dieu humble, pas un dictateur. La puissance du don, pas celle de la possession. La force de l'auto effacement... 
Ouais, ça va on a compris. Un dieu schizophrène aussi? 
Non, pas un dieu! 
Un génie alors? 
Écrasé par sa mesquinerie. 
L'homme sans ego n'est pas encore né! 
Et l'amour dans tout ça? Que penserait Sandianna de tes auto-dialogues et de leur enchevêtrement débile? 
Elle rirait. Le rire de la femme est la plus belle réponse à la condition de l'homme. 
Je l'aime! 
Tu ne sais même pas ce que cela veut dire. 
J'apprendrai. 
« Only women bleed », dirait Alice Cooper. Ne la fais pas souffrir! Sandianna, pas Alice. 
T'es un marrant, toi! J'ai peur! Peur de n'être jamais à la hauteur de mon amour trop grand pour moi. 
Surtout qu'en vieillissant, on rétrécit. 
Non! On se concentre. 
Retour au bigbang. Expansion, concentration, expansion, concentration, belle gymnastique! 
Nadia Comaneci sur la poutre de la vie. 
Toi, tu serais plutôt du genre à t'écraser la gueule à terre. 
Un coup de frein plus violent que les autres mit fin aux élucubrations internes de Rémi qui vint s'emplafonner dans l'arrière train plantureux d'une harmonieuse Mama ronde. 
- Oh! Pardon Madame. 
- Ce n'est rien dit en riant la Vénus hottentote, heureusement libre. Il conduit comme un sagouin. 
Puis elle reprit sa conversation interrompue avec une amie dont le bambin, attaché dans son dos, dévisageait Rémi par dessus l'épaule de sa mère. 
Le brusque freinage n'avait pas eu de conséquences fâcheuses, tant les êtres et les choses étaient serrés dans le bus, et les gens de l'avant, vigilants, avaient bloqués ceux de l'arrière. 
Tout en souriant au gamin, le jeune homme songeait à la pensée prémonitoire qu'il avait eue avant le coup de frein, sauf qu'au lieu de s'écraser à terre, il avait eu droit à la douceur d'un merveilleux fessier. 
Peut-être que les idées s'associent aux évènements, chacun traversant une frontière du temps invisible que l'on traduit par le terme prémonition. Instruments d'un même orchestre, il leur arrive de jouer au même endroit de la partition. 
Très aléatoire tout ça! C'est étrange, plus la science avance et plus le mystérieux affirme sa présence. 
Non! C'est assez logique en fait. Dans un siècle où les avancées ont été fulgurantes, le mystère étonne plus encore par sa résistance. Malheureusement il exacerbe les antagonismes religieux. 
Le mystère, c'est comme le fléau de la balance entre le plateau de la science et celui des religions. Combien de civilisations ont été englouties par des chocs religieux? 
Combien, je ne sais pas, mais chaque fois sans doute le veau d'or s'était posé en arbitre de deux dieux qui s'affrontaient. 
Quoi qu'il en soit, chaque fois, le plateau des religions s'est enfoncé brusquement, faisant valser celui de la science et dispersant ses acquis. Mais quand tout disparaît, le mystère demeure. 
Ouais! Et les capitalistes dansent la gigue avec les intégristes dans les flammes de l'oubli. 
Le bambin fixait toujours Rémi avec de grands yeux ronds. 
« S'il lit dans mes pensées, il ne doit pas être déçu », se dit le toubibab qui fit une petite mimique de la main à l'intention du gamin. Celui-ci se cacha derrière l'épaule de sa mère, puis Rémi vit le front émerger progressivement et les yeux du petit hibou reparaitre. Rémi recommença sa mimique et le jeu continua quelques temps jusqu'à ce qu'une agitation subite vienne concentrer les attentions des passagers du bus. 
Le véhicule préhistorique entrait dans Ségou, la cité des balanzans. Il était treize heures. Rémi avait faim. Il avait presque oublié Quasimodo et sa petite famille. 
Dehors les balanzans étaient omniprésents, offrant sous leur ombre une forme de sérénité à la population locale. Moins majestueux que le baobab, le balanzan est cependant un arbre de grande taille, de la famille des acacias. Plus que d'utile, cet arbre pourrait être qualifié d'altruiste et d'humaniste, comme un don de la nature à l'homme. En effet, particulièrement résistant à la sécheresse, il est le seul arbre du Sahel à perdre ses feuilles en saison des pluies et à reverdir pendant la saison sèche, offrant alors son ombre, puis son fourrage, très apprécié des chèvres. Puisant sa nourriture dans les nappes phréatiques profondes, il n'appauvrit pas les sols; au contraire, il les enrichit par sa litière; c'est un allié du cultivateur. Comme tous les arbres en Afrique, il est utilisé en pharmacopée traditionnelle. Selon la légende, il existe 4444 balanzans plus un bossu à Ségou, l'arbre bossu recelant un secret présidentiel. 
Ségou donc, sous ses balanzans était beaucoup plus paisible que Bamako, souvent surchauffée mais sans le stress des grandes villes d'occident aux heures de pointe. 
Dès sa descente de bus, Rémi en goûta l'atmosphère. Il voulait suivre Quasimodo et sa famille, mais il n'en eut pas le loisir. 
La Vénus dont il avait encorné l'arrière train le tenait par le bras. 
- Tu connais Ségou? Lui demanda-t-elle. 
- Non! C'est la première fois. C'est joli. 
- Tu vas venir à la maison. 
- Je ne peux pas, je pars pour Gao. 
- Il n'y a pas de départ avant demain. Tu verras mon mari est très gentil, nous sommes chrétiens, c'est rare ici, et mes enfants, j'en ai six, seront contents de voir un vrai toubab. J'ai un fils qui à quatorze ans et qui te fera visiter Ségou. Il est collégien, il n'a pas école après midi. 
Rémi constata que Quasimodo avait disparu, mais il connaissait sa destination et il ne fut donc pas inquiet. Aussi accepta-t-il l'invitation de Vénus, non sans une certaine perplexité. 
Il suivit la belle femme plantureuse et riante jusqu'à une maison relativement vaste aux murs faits de briques d'argile rouge et de banco pressé. Une véranda sous arcades assurait à l'origine la ventilation et la fraîcheur du bâtiment, mais elle avait été rebouchée sur l'arrière et sur les côtés afin de faire des chambres au fur et à mesure de l'accroissement de la famille, ce qui devait poser des problèmes climatiques en période de fortes chaleurs. 
Célia (c'était le vrai prénom de Vénus) et Joseph N'Gakouya était des gens charmants. Rémi se régala avec une brochette de mouton et une merguez accompagnés de légumes fortement pimentés qui lui chauffèrent les joues, puis tandis qu'il buvait le thé avec son hôte, Célia prépara sa chambre afin qu'il puisse se reposer avant d'aller visiter Ségou avec leur fils Adama. 
Joseph indiqua à Rémi qu'il partait le lendemain matin à sept heures pour Mopti où il allait vendre des poteries de Kalabougou, les plus belles du pays selon lui, et des tissus Bogolans d'une qualité exceptionnelle. Il pourrait emmener Rémi qui se rapprocherait ainsi de Gao. Le jeune homme se dit ravi de cette perspective. Puis Joseph le conduisit à sa chambre. 
Après avoir mis le réveil sur son téléphone pour une sieste d'une heure et songé qu'il appellerait Sandianna sur le soir, Rémi s'endormit d'un trait. Le voyage en bus sur mode vibreur l'avait fatigué. 
Au début du xxième siècle, Rémi faisait la risée de tous, dans un cirque, avec sa tête éléphantesque. La souffrance de sa collègue Vénus, objet de tous les sévices, le révolta. Dans un barrissement prodigieux, il prit son envol, les oreilles déployées, Vénus sur les épaules, pour le continent Africain.

Rédigé par César Lontodiof

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