BAOBAB: extrait n°3

XXIII. « Une brève histoire du temps »

  

 

- Et si le Bigbang n'était tout simplement que le suicide de Dieu?

 Au fond de sa cellule, Rémi médite.

 « (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?) »

 Il est fatigué. La nuit précédente, mains liées dans le dos, a été éprouvante. La matinée cinématographique, écœurante à vomir. Les quelques heures qui ont suivi, il les a passées à l'hôpital. Il a soigné la petite démolie par Otto. La fièvre n'est pas grippale. La fillette souffre d'une infection vaginale grave. La plaie à la vulve pourtant bien suturée par le défunt prédécesseur de Rémi a suppuré. Les plaies à la bouche et à l'anus sont normales. Dans un premier temps, l'enfant a été isolée, dans une remise du bâtiment scolaire, sans soins infirmiers. Pas de méchage de la plaie, aucun nettoyage, le résultat est là, pitoyable. Le jeune médecin a exigé son transfert à l'infirmerie. Malgré ses propres souffrances et son stress, il a gardé une autorité persuasive. Il a rassuré Firenzi sur l'avenir physique de l'enfant tout en condamnant fermement le manque de soins. En fait, il n'est pas certain que la petite puisse être sauvée, mais il pense qu'au moindre doute elle serait jetée dans la brousse. Application locale de Rifamycine, comprimés de Virginiamycine, Paracétamol. La pharmacie est bien achalandée. Walter Verwoerd a décidément bien fait les choses. Rémi a retrouvé ses infirmières. Elles sont contentes de le voir, mais réservées et gênées. Visiblement, elles ont peur. Le jeune homme leur demande une surveillance constante de la fillette et donne ses indications. Puis il va voir ses blessés de la veille. Leur état est correct mais demande de la patience. Ils apprécient le médecin qui leur parle d'égal à égal et sait les rassurer dans un environnement inconnu auparavant. Dans une autre chambre, un cuisinier a été amené. Fièvre et délire. Pour Rémi et Kadidia qui l'accompagne, masques et gants. Cette fois, c'est bien la grippe. Féroce. En attendant le résultat des analyses du russe et du chinois, traitement par le Tamiflu, renouvellement des consignes d'hygiène, décontamination sectorielle avec les moyens du bord demandée à Piton. Firenzi est parti. Rémi est en sursis. Puis, il est reconduit dans sa cellule par Quasimodo. Rudement mais sans brutalité. Il n'est plus attaché. Firenzi a donné des ordres. Il doit rester en état d'être utile. Demain, service d'hôpital. Il flaire l'épidémie. Après demain, plus tard peut-être, jeu de la chèvre et du hasard. Le hasard, c'est l'espoir. Sandianna, je t'aime.

 Oui! Rémi songe. Que faire d'autre en effet dans un temps suspendu?

...

Au commencement il y a Dieu. C'est une âme et de la matière infiniment concentrées, en mouvement perpétuel dans le néant. Un esprit pur, pas une pensée mais une existence indéfinissable qui contient tout y compris l'éternité. Ce n'est pas une contraction de tout, c'est un tout, dans rien. Soudain, une fulgurance! Le big-bang. La création du temps par l'explosion de l'âme et de la matière et leur expansion dans l'espace ainsi créé à travers le néant.

L'âme et la matière de Dieu, déchiquetées à l'infini dans un chaos apparent mais ordonné avec une logique intemporelle par des conditions évènementielles. La progression géométrique de ces conditions, un fleuve que la science essaie de remonter à contre courant.

L'explosion de Dieu, c'est le don d'amour absolu.

 La logique de la matière seule ou de l'esprit détaché côtoie la logique de la matière couplée à l'esprit, tous morceaux du dieu originel. L'évidence de la mort qui permet à l'âme de remonter et de descendre le temps à travers le néant qui est l'autre dimension, préexistante et exonérée du temps. A partir du néant, on pénètre à n'importe quel endroit du temps ou de l'espace. Les trous noirs sont des incursions du néant dans l'espace ou des résurgences du néant dévoré par le temps.

Le néant, c'est l'instantané, le présent permanent, la solitude absolue, l'impossibilité de communiquer réellement avec d'autres âmes. C'est comme le métro. Il y a des stations, des corridors d'aspiration et on rentre dans la vie, dans le temps et dans Dieu.

Le purgatoire sera une façon imposée de savourer ou de subir sa vie passée à des rythmes infiniment multiples qui martèlent la conscience absolue dans l'inconscient révélé. Au revers de la mort l'homme est son propre juge. Il réitère ses crimes et bassesses avec cette nouvelle conscience, héritée de la sienne et de celle de ses victimes ou de celles d'autrui en général. Quand il porte le coup, il reçoit la souffrance. La conscience est universelle, l'âme est unique.

Dieu fut une sphère parfaite au centre du néant, donc au centre de rien, le néant n'ayant pas de centre. Pi y fut égal à 0+ pour Dieu et O- pour le néant, sphère inversée, cénacle de l'instantané, à la fois contenant et contenu car le néant n'existe que par la présence de Dieu. Le temps que Dieu crée dans son don d'amour, c'est l'expansion, ce qui fait que Pi ne s'arrête jamais. Le temps est définitif car il est don et ne peut se reprendre...

Le temps, c'est ce qui permet d'apprécier le bien et le mal...

Il y a deux sortes de mal. Le mal dans le temps et celui du néant. Le néant, c'est le mal absolu, mais c'est un véhicule que l'on peut emprunter sans y sombrer. C'est une question de choix. L'âme qui refuse le temps, sa vérité passée et revécue, s'adonne au néant, niant le don de Dieu. Sa jalousie tente d'absorber d'autres âmes. Sa souffrance est permanente. Elle peut toujours sortir de son aveuglement, mais quitter l'enfer est difficile car le mal est orgueilleux.

Dieu a tenté de façon réflexe de rassembler ses morceaux et y est parvenu de façon subliminale en créant la vie.

On cherche le royaume de Dieu alors qu'on y est. D'abord dans l'antichambre puis dans toute la maison. Le royaume de Dieu, c'est le temps maîtrisé, quand l'âme a quitté sa chrysalide et plus vive que la lumière peut pénétrer à n'importe quel endroit du temps et de l'espace, ou presque puisqu'ils sont tous les deux en expansion. Y aura t-il une fin à cette expansion? La fin du monde. Le temps y aurait un passé mais plus d'avenir. Ou plus encore qu'une fin, une contraction? Et un retour au sein du dieu originel. Ce serait la négation du don.

 La plus grande invention de dieu, c'est le hasard qui empêche toute planification à l'intérieur et en dehors de l'ordre universel qu'il a créé. C'est pourquoi de deux traumatisés au parcours identique, l'un est un génie, l'autre est un crétin. Au regard de dieu tous les deux ont la même valeur mesurée en taux de hasard. La sonde du destin dans le remous d'une âme, sur une scène antique où se dénoue le drame. La balance du verbe au fléau de la mort suppute le néant et le temps et leurs torts. Bucéphale sanglant d'une artère féminine, l'homme cherche la grâce au delà de sa pine. Truite glissant sur l'onde dans les larmes du fils, la femme s'absoudra en dissolvant son vice.

 !!! Non j’déconne, c’est d’la provoc !

 Une démonstration pseudo-scientifique pour fixer l'attention des sceptiques et allumer la lumière si simple de l'évidence. Mais un songe, un roman ou un poème n'ont rien à voir avec une thèse. Alors démerdez-vous! Haha! Toujours cette incorrigible manie d'inventer un public imaginaire. Et puis le marché aux puces de la pensée, la foire fouille aux idées, hihi...

Soudain Rémi sent qu'il est moite. Il a repris conscience de lui-même quand ses pensées sont devenues flottantes et qu'il a perdu la concentration de sa réflexion. Son corps est fébrile. Boire! Il attrape la cruche posée près de sa natte beaucoup plus difficilement qu'il l'eut cru. Il boit au bec, ses mains tremblent un peu. Pas de doute il a de la fièvre. Quand il s'est redressé pour boire, il a senti une tête bien trop lourde pour son cou. Il se rallonge. Il grelotte et il brûle. Sa chair est molle, ses os sont douloureux. Ce n'est pas une douleur fulgurante mais lénifiante et qui s'incruste comme si elle avait décidé de s'installer dans un squat propice. Des idées passent comme des bans de brouillard sur une lande terreuse, humide et froide. La grippe est là, sournoise, comme une bête immonde tapie dans l'ombre. Rémi est prêt au corps à corps. Comme toujours, il ne luttera pas contre l'adversaire en tentant de le rejeter pour le vaincre. Non, il se laisse envahir pour mieux lutter avec. L'un étouffera l'autre. Une fois de plus, l'issue est incertaine. La mort est une vieille maîtresse.

 - Sandianna! Pourvu que mon cœur tienne! Il a déjà prouvé sa solidité et ses remarquables facultés d'adaptation. Mais il est emprunté et en ce moment il a vraiment l'air emprunté. Le rassurer. Lui faire sentir qu'il est chez lui et que nous sommes alliés dans ce corps à corps avec la bête. Il ne faut pas qu'il me lâche. Le corps était déjà amoindri par les coups et la fatigue. Le cerveau a subi un trop plein d'émotions. Mais ce cœur schizophrénique, il peut dans sa folie sauver un régiment. La bête rode. Elle rampe dans un poignet, se frotte sur un genou et  transplane en sorcière d'une articulation à l'autre. Elle fait le siège des os et recherche une faille. Le cœur est au donjon, il cherche une confiance. Le cerveau est dans les douves, il observe la bête qui feint de l'ignorer. Il communique par des veines souterraines. Le mental est robuste et se veut rassurant. Mais il est possible que le moment vienne où l'inconscient doive prendre le relais de la conscience. Il ne faudra pas alors qu'il ignore les raisons du cœur.

 Ainsi Rémi songe-t-il. Puis il sombre et refait surface.

 - « Le poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer; » La poésie a des ressources insoupçonnées. Elle tient les clés de l'inconscient. Elle le nourrit. Mais elle a des rapports étranges et parfois ambigus avec la mort.

La nuit s'est assombrie. Sans doute qu'un nuage est passé sur la lune. Par les ouïes de la porte de fer une faible clarté nimbait la cellule du gisant. Elle s'est gommée.

 - Je n'ai pas peur de la mort.

 Dans la tête de Rémi un chant se compose.

Un mot: Le titre. Un premier vers s'impose. Le deuxième suit rapidement. Le troisième s'appuie sur une rime qui s'offre, le quatrième aussi, venant compléter le quatrain d'une image longtemps macérée.

Rémi s'imprègne de cette strophe en la répétant plusieurs fois mentalement.

Sa mémoire est fiévreuse mais sûre. Il a son baobab! Il laisse vagabonder son esprit autour de son arbre. L'arbre qui vit aussi longtemps que la pierre voit la vie trop brève d'un enfant comme une rime oubliée. La nature massacrée, le vent du désert, le mélange des cultures qui souligne une dédicace incongrue au milieu d'images passées, le village oublié et toi mon amour, l'espoir au delà du doute, ça donne ça:

 

 Baobab

 

            Éléphant végétal accroché dans le ciel

            Tes pieds semblent glisser sur le vieux sol fragile

            Dans une lente transe sous un soleil de miel

            Et ton souffle palpite dans la lumière agile

 

            Tu es mémoire du temps comme un géant à Pâques

            Et tu sais qu’un enfant peut cesser de sourire

            Ou même vingt sur cent avant d’avoir cinq ans

            Innocentes victimes d’une divine arnaque

 

            La terre se dessèche le vent chargé de sable

            Sent le sang de rhino aujourd’hui disparu

            En d’autres temps des nains riaient dans la savane

            Pygmalions gazouillants des temples de la faune

            Alors le chasseur blanc a brisé la nature

 

            Un jour le Baobab à Gory Gopéla

            Pourra se souvenir de l’Afrique sauvage

            Dont le son du tamtam était le seul ramage

            Quand l’homme répondait au trot de l’impala

 

            Tes yeux sont mon amour comme cet arbre là

            Laissant passer le ciel à travers la ramure

            Des pensées ton regard s’enracine et murmure

            En mon cœur un doux chant qui défie l’au-delà

 

- Oh! Apollinaire est passé par ma tête! se dit Rémi en répétant son chant. « Le colchique couleur de cerne et de lilas y fleurit Tes yeux sont comme cette fleur là » a glissé sur mon âme quand elle pensait lalalàlà. Ce n'est pas du plagia papa. C'est comme une citation en jazz.

La concentration a épuisé Rémi.

A moins qu'elle ne lui ait seulement fait oublier un moment la douleur qui maintenant grouille en lui.

- « Un cri pour arracher tout ça et une langue pour m'y pendre. » Antonin ne peut dédaigner mon mal de crâne. Embrasser Sandianna et lui dire que je l'aime. « Tes yeux sont des tours de lumière sous le front de ta nudité »; J'ai soif de toi. J'ai soif. La cruche? Ah! Elle est là. Aie! Mon épaule! Ma jambe! Bande de salauds! Fumier de H1N1! Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se brise. « Je te voyais courir sur des terrasses Je te voyais lutter contre le vent Le froid saignait sur tes lèvres Et je t'ai vu te rompre et jouir d'être morte O plus belle que la foudre quand elle tache les vitres blanches de ton sang. » Ça fait du bien de l'eau au milieu des douleurs comme une cascade entre de vieux rochers. Là! Ne bouge plus petite cruche, je te retrouverai tout à l'heure. Maintenant je suis fatigué. Trop fatigué! Dormir c'est mourir un peu...beaucoup... à la folie...tant pis!

Le sommeil de Rémi ressemble à une planche qui craque dans le silence. Parfois l'homme dort, parfois il rêve, parfois il songe entre deux plongées en apnée.

...

            - Alzheimer! Le cerveau n'est qu'un vecteur. C'est un outil  capable d'exprimer une vision parcellaire de l'esprit. Souvent il s'associe à la parole ou au geste. Parfois il se dégrade, parfois il se dérègle, parfois, autiste, il se construit différemment. Jamais il n'est utilisé à pleine puissance. Il est matière. L'esprit n'y apparaît qu'en trompe l'œil dans la caverne mythique.

- Vomir la notion de V.I.P et ceux qui s'en gargarisent. Je ne me sens inférieur à personne, surtout pas à vous. Mais je ne me sens supérieur à personne, pas même à vous. Hum! Ces nuances nécessitent un travail de modestie. L'âne se mit à braire et le coq à chanter.

...

- Toutes les ramifications de cet arbre résonnent du hurlement des chiens de l'atome fissuré, cet automate mal réglé. Tiens! Les chiens ont déjà entamé leur propre queue constate l'arbre agonisant. Appelons ça la politique, jeu intellectuel de l'incompréhension humaine. Seules les superficies sont mortelles, dit-on. Seulement, parfois, vieilles gangrènes, elles entament aussi leurs régénérations. De quelle queue parliez-vous?

Et puis le verbe emporte tout.

...

-La déflagration de ton sang macule mon cœur. Fusion érotique d'où jaillissent des feuillages de cris languissant de ton absence, écarlate vision d'un automne passionné, roussissant mon âme, aspirant mon amour dans la gravitation des noix de l'amertume. Palpitation permanente, admirable douleur de la liqueur dans un cœur frais.

...

- Œil de fontaine nue, une souris dans tes cheveux, jambe d'un parvis sanglant, stupeur espoir de vivre, j'aimais à me tuer puis revenir des ondes, force de ton sourire, profondeur d'une orbite qui s'appauvrit de l'œil. Crevasses morales d'un visage que l'on joue à laisser souffrir, dans l'intensité d'un pardon en castration. Torsion soudaine! Lèvres sismiques: épanchement de nos corps dans un sang marginal. Quelques dents font tinter un cristal lointain.

...

Rémi n'entendit pas Quasimodo entrer au petit matin. Il ne l'entendit pas non plus revenir avec Fernand Piton et Kadidia. Il sentit seulement la douceur de sa mère qui lui faisait boire un peu d'eau en soutenant ce cou qui portait une tête vraiment trop lourde. Et il sombra à nouveau.

- Il faut le conduire à l'infirmerie dit Kadidia. Le médicament que je lui ai administré est insuffisant.

- Et ta sœur! Répondit Piton derrière son masque. Sylvio revient demain avec son remplaçant, une perle m'a t-il dit. Il décidera s'il faut retaper cette chèvre. S'il n'est pas trop tard! Il est pas beau à voir ton protégé. Allez en route! Et tu tâcheras de te désinfecter.

Kadidia caressa le front de Rémi du bout de ses doigts gantés et suivit les deux hommes avec une boule au ventre.

...

Le corps de Rémi reste inerte, recroquevillé en forme de fœtus. Son cerveau charrie des images comme des rêves qui fuient dans un vaisseau en feu sur une mer de sang.

...

- Dans la grotte de ma déchirure, Manneken solitaire, j’ai déserté le sommeil pour voguer sur ton sourire.

A l’orée de l’océan le vent étreint la lumière.

Ton regard éclaire ta bouche une cerise dans la lune.

L’aile du cormoran caresse les rochers de la mémoire, immuable dédicace de l’éphémère.

Tu égraines les mots qui t’obligent à vivre, hurles dans l’herbe folle le silence sauvage sur la falaise des non-dits.

L’algue aux mille peaux aime effeuiller des sens qu’emporteront les vagues, parfums brisés sur les lames du mystère, reflux des pleurs et flux de joie.

Amours naufragés, des vaisseaux éclatés s’éparpillaient dans les abysses de la détresse, puis vinrent les dauphins et leur fou rire chevauchait les hippocampes de l’espoir.

Enfin poser ma tête sur la dune de ton cœur et sombrer dans le sablier des soupirs.

...

C'est la dernière nuit du monde. Sandianna est dans la coupole de verre du vaisseau spatial qui doit les emmener. Elle est belle et lumineuse dans sa robe de mariée. Rémi fait ses adieux à son baobab en caressant son écorce. Celui-ci lui offre un pain de singe empli de graines fécondes. Au moment où Rémi commence à grimper à l'échelle de la fusée, la porte claque et les échelons se rétractent. Rémi tombe à la renverse et sa tête claque sur le gros caillou. Il sent son sang couler et la douleur qui s'échappe en même temps. Il sombre dans un sommeil sans mots avec des images inconnues.

Rédigé par César Lontodiof

Publié dans #BAOBAB

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